Un hiver au Zanskar

Larguer les amarres,
changer de vie,
recommencer à zéro,
combien d’entre nous n’ont pas eu cette idée un jour ?
La trentaine bien amorcée, cette idée me tente de plus en plus. Changer de métier, de lieu d’habitation ; les idées ne manquent pas. Mais pour que j’abandonne le cocon de vie que j’ai tissé au fil de ces dernières années, il faut une amorce qui respire l’aventure, un projet suffisamment novateur au sein de mon quotidien pour quitter la sécurité qui entoure ma vie présente.
Le Zanscar, dont j’avais entendu parler lors d’un voyage au Laddack en Inde du nord hante ma tête depuis une douzaine d’années. Au cœur de l’Himalaya, cette petite vallée est entourée de montagnes aux cols infranchissables durant l’hiver. Quelques 10 000 habitants sont isolés du monde durant 6 à 8 mois de l’année.
Cet isolement, justement, l’a préservé de l’évolution de notre monde occidental. Les conditions de vie, sous bien des aspects, n’ont pas beaucoup changés durant ces dernières années. Paradis des treckeurs durant l’été, vallée oubliée, quasiment ignorée durant l’hiver.
Le manque d’intérêt qu’elle suscite durant les mois les plus froids, son isolement face à notre monde occidental, le dépaysement de la vie de ses habitants me rend cette vallée sympathique. Lieu idéal pour rompre d’une façon durable la monotonie du quotidien et m’affranchir de mon ancienne vie.
C’est alors la pêche à l’information. Les guides mentionnent à peine la possibilité d’accéder au Zanscar l’hiver, quant à trouver des témoignages, ils ne sont pas nombreux ceux qui peuvent se targuer d’y avoir été durant cette période, à l’exception de quelques photographes. C’est justement l’un d’entre eux qui m’a suggéré la façon de pénétrer au Zanscar avec ses clichés du fleuve gelé : au cœur de l’hiver, lorsque les températures sont les plus basses, le fleuve Zanscar qui traverse la vallée avant de se jeter dans l’Indus une centaine de kilomètres plus loin au Laddack est l’unique possibilité pour ces habitants de sortir de leur vallée. C’est en marchant sur la glace, remontant le fleuve gelé, alors appelé chaddar, que je vais pénétrer au Zanscar, au plein cœur de l’hiver.
La température, la nuit, peut descendre selon les années jusqu’à –35° C. Sachant que je serai dans des grottes durant la remontée de ce fleuve gelé, le matériel à emporter, plus que durant mes précédents voyages, prend une place vitale. Les conseils de mes amis alpinistes sont les bienvenus.
Mon entourage qui ne m’avait pas encore pris au sérieux commence à s’inquiéter : “mais que vas-tu chercher dans cette vallée où il n’y a rien ?”. Ils sont pourtant habitués à mes voyages aux destinations hors des sentiers battus, mais celui-ci dépasse leur entendement. Rien ; en terme de logistique cela résume bien la situation, pas d’hôtel, pas de restaurant, aucun confort qui leur est si cher. Comment leur faire comprendre que tout cela n’est que secondaire, que l’essentiel se situe ailleurs ?
Je suis bien consciente de l’isolement qui va être le mien car je ne parle ni l’hindi, ni l’urdu et encore moins le bodi, langue la plus fréquemment parlée au Zanscar, raison pour laquelle je convaincs une amie peintre de partager cette aventure avec moi. A nous deux, nous pourrons échanger nos impressions, enrichir nos regards, elle avec ses esquisses, moi avec des photos.
Les différentes associations présentes au Zanscar : pour l’éducation des femmes nonnes à Pishu et à Karsha, la scolarisation des enfants à Tongde, Pipiting et Raru ou encore l’amélioration des soins médicaux, ne manquent pas. L’association française des amchis nous séduit plus particulièrement pour son action. L’isolement des villages et le manque de soins médicaux les a conduit à construire une école afin de former des amchis, c’est-à-dire, des médecins à la médecine traditionnelle. Chaque village choisit d’envoyer une ou deux personnes à Pipiting afin de recevoir cet enseignement sur trois ans. Leurs études sont prises en charge par un parrain français. Un médecin, bien sur, ne peut être formé en si peu de temps, mais nombre de maux dont ils souffrent peuvent éviter d’empirer s’ils sont pris à temps. Quant aux cas les plus graves, mieux détectés, peuvent être dirigés sur Padum. Aucun membre de cette association n’est en permanence au Zanscar et personne n’y réside cet hiver. Transporter médicaments et lettres afin de les remettre à Dolma Lamo, infirmière travaillant à l’hôpital de Padum, leur sera bien utile. Ces lettres sont une introduction inespérée, une porte ouverte dans une famille, un port d’attache où nous serons souvent amenées à revenir.
L’hiver au Zanscar prend forme. Nous avons maintenant le sentiment d’être attendues dans ce petit coin d’Himalaya perdu.
Les fêtes de Noël et surtout les excès alimentaires liés à cette période sont vécus cette année avec un peu plus d’indulgence car notre quotidien durant les deux prochains mois va être épuré : l’essentiel de la nourriture sera constitué de céréales ; tsampa (farine d’orge grillée), chapatis ou pâtes de blé et riz. Les quelques légumes à disposition, consommés avec parcimonie.
Le mois de janvier s’accélère. La date du 26, fixée pour le départ, finit par arriver. Dernier dîner, entourées de la famille. Les sourires crispés sonnent un peu faux ; on a beau vouloir les rassurer, l’idée de ne pas avoir de nouvelle durant notre séjour au Zanscar, les inquiète un peu.
L’aéroport de Roissy, tôt le matin. Nous sommes déjà là-bas dans nos têtes. Les quelques 22 heures et deux escales qui nous séparent de Delhi achèvent de nous déphaser. Delhi, capitale en mouvement perpétuel, à la fois très indienne et cosmopolite. De ce cinquième séjour dans cette ville, je ne me souviens que d’une grande torpeur qui m’incite à rester dans ma chambre d’hôtel et une brève et dernière consultation de mes messages e-mail.
Le Laddack l’hiver
En partant au Zanscar, nous choisissons délibérément de nous couper du monde, de nos amis et de nos certitudes. Et, c’est avec un regard neuf que nous survolons les montagnes enneigées le lendemain à l’aube : nos yeux se perdent dans les vallées, suivant pendant un moment la rivière qui y coule, pensant à la chaddar. L’apparition du soleil sur l’horizon nous arrache à nos réflexions et peut-être les derniers doutes quant au bien fondé de ce voyage en plein hiver. Nous amorçons déjà la descente sur Leh, capitale du Laddack, il fait –10° C.
La ville en plein hiver a un visage différent de celui que ma mémoire avait enregistré. Car si celle-ci s’est largement développée durant ces douze dernières années, la plupart des échoppes restent fermées. C’est un endroit qui ne vit qu’au travers de son bazar où défilent des soldats de l’armée indienne, des kampas privés de leur pâturages, des zanscarpas échappés de leur vallée grâce à la chaddar ; toute une population contrainte d’être ici l’hiver.
Leh, son château qui domine la ville, son ciel bleu, ses montagnes arides et peu enneigées qui l’entourent. La famille qui tient une guest house nous accueille chez elle. Nous devenons vite un membre de la famille et c’est en partageant les repas avec eux que nous mémorisons les premiers mots de vocabulaire laddhaki. Première expérience avec le manque de confort, ni eau courante ni chauffage, de l’électricité de 19h00 à 22h00 trois jours sur quatre...
La visite du monastère de Lamayuru, à quelque 6 heures de bus, s’impose pour Ansatu dont c’est un premier voyage en pays bouddhiste. Nos mains se souviendront longtemps de ce premier froid mordant, à l’aube. Sans l’aide d’un Laddhaki, nous ne serions jamais venues à bout du vendeur de ticket qui attribuait les places assises numérotées. Malgré tous nos efforts, nous nous retrouvons au fond du bus. Engourdies par le froid, nous sortons d’une somnolence lorsque le chauffeur pousse à fond le volume sonore de sa cassette de musique indienne. Nos oreilles ont alors en stéréo les incantations lancinantes du voisin de derrière qui prononce en permanence le mantra bouddiste «Om mane pedme um».
La route longe l’Indus qui prend sa source au Tibet, non loin du Mt Kailash. Il se déroule tel un ruban bleu monochrome au creux des reliefs grandioses que nous traversons. Sa surface est souvent glacée : quelques bouleaux, sur les rives, s’en souviendront tout l’hiver, leurs troncs emprisonnés dans l’eau figée.
L’arrivée sur Lamayuru est saisissante. Mon regard balaye l’horizon : des montagnes aussi loin que je puisse voir ; parfois aux pointes acérées bien noires, ou tendres et arrondies aux veines de couleurs rouges, vertes et ocres. Au milieu de ce désert minéral se dessine une gompa blanche flanquée de fenêtres en bois sculpté. Tel un repaire d’aigle, elle domine le village d’où n’apparaissent que des toits plats. Au fil des générations, ces maisons se sont serrées contre le promontoire. Les plus anciennes, en ruine, forment un labyrinthe de murs de pierre au travers desquels on se fraye un passage pour rejoindre le sommet.
Parmi tous ces lieux, nous nous souviendront particulièrement du chemin de circombulation du monastère emprunté par les lamas et les pèlerins. Inlassablement, ils font le tour, passant devant la guirlande de chortens. L’acclimatation à l’altitude s’étant faite doucement, il est temps de rentrer sur Leh et de partir, enfin, pour le Zanscar.
L’idée de dormir dans des grottes les prochains jours rend cette dernière nuit dans un lit un peu irréelle. Cela fait des mois que nous nous préparons à ce voyage, tant sur le plan matériel, qu’au niveau psychologique. Ce n’est quand même pas anodin, au plein cœur de l’hiver, justement lorsque les températures sont les plus basses, d’envisager de remonter le fleuve gelé et de nous laisser enfermer dans le vallée jusqu’à que les cols soient de nouveau franchissables. Mes rêves éveillés hésitent entre le sentiment de crainte ou d’enthousiasme.
Remontée du fleuve gelé
Il a été facile de rencontrer trois hommes habitant le Zanscar qui profitent de notre désir de remonter le fleuve pour rentrer chez eux. A la recherche d’authenticité, nous avons choisies de voyager dans les mêmes conditions en nous adaptant à leur nourriture composée de tsampa, thé au beurre salé, pâtes et riz. Le jour du départ, nous rejoignons en jeep le village de Chilling à 80 kilomètres de Leh. Dernière agglomération reliée à notre civilisation, il n’y a plus d’autre alternative que de s’emparer des sacs à dos, et de remonter le fleuve sur une centaine de kilomètres.
Nos trois porteurs, Rabguez, père de famille tranquille et efficace, Tendzing, le benjamin de 20 ans dont c’est la première chaddar et Mémé lama, robuste quinquagénaire ayant préféré devenir commerçant plutôt que de subir les lois du monastère, nous accompagnent durant une semaine.
Le premier pas sur la glace est hésitant, comme s’il était inconcevable de marcher sur l’eau. Le bâton dans une main, attentif à rattraper le moindre faux pas. Des chutes et des glissades il y en a eu, toujours dans la bonne humeur, conscientes de cette traversée un peu unique.
Premier après-midi de marche sur la glace, premier bivouac dans une grotte. L’eau et le feu les premières préoccupations avant que la nuit tombe. Mémé Lama tranchant la glace à l’aide de ses mains en rapporte quelques blocs enfouis dans les plis de sa goncha (manteau de laine de mouton tissé et teint que portent tous les zanscarpas en hiver que nous avons aussi adoptés), tandis que Rabguez et Tendzig partent chercher du bois. Celui-ci étant rare, il faut s’éloigner de plus en plus pour en trouver.
Du thé, suivies de nouilles agrémentées de viande de yak, sont rapidement mis à cuire sur le feu qui, autre que nos mains gelées, sert aussi à faire sécher chaussures et chaussettes mouillées, élégamment tendues au-dessus des braises.
La nuit étoilée captive notre regard tandis que la pleine lune fait son apparition au-dessus des rochers.
Au début de l’hiver, l’eau bien vivante a lutté de toutes ses forces contre la glace qui se formait chaque nuit. Chaque jour le même combat, la vivacité de l’eau détruisant l’œuvre que la glace avait élaboré durant la nuit. Avec l’aide des températures négatives, cette glace a acquis en puissance essayant de s’emparer de tout le territoire et dans une dernière tentative, l’eau, de toute la force de son courant, a réussi à se soulever, boursouflant les plaques qui l’emprisonnaient. En témoigne les cratères au milieu de la chaddar ainsi que les mouvements figés dans la glace.
De la glace à perte de vue, aussi loin que notre regard puisse voir. Cette paroi rocheuse qui nous entoure finit par être oppressante. Cela fait des heures que nous marchons, le regard accroché à la glace qui précède le prochain pas, attentives au moindre changement de surface. Pas moyen de profiter du paysage sans risquer une belle chute. Il fait froid, le vent se lève et nous mord le visage, notre haleine se cristallise en givre sur nos écharpes et nos bonnets ; nos doigts en mouvement perpétuel pour éviter de se refroidir. La glace soudain se rompt sous nos pieds, les milliers de particules que forment la surface se brisant net sous le poids de notre corps. L’univers qui nous attend 15 ou 30 cm plus bas sous la deuxième couche est à chaque fois différent. Cela peut-être une surface bien dure sur lequel le pied accroche ou de l’eau dégelée bien froide. C’est alors sauve qui peut vers les rochers les plus proches. La résonance sourde du fleuve opprimé sous les amas de glace nous rappelle que nous sommes les hôtes d’un fleuve tumultueux, providentiellement dompté par la rigueur de l’hiver.
Nous marchons parfois les uns à côté des autres ; le plus souvent les uns derrière les autres, attentifs à l’endroit où celui qui nous précède met ses pieds et aux conséquences sur son équilibre. Que de fois nous n’avons pas regardé les bottes de Mémé Lama se soulever en cadence régulière, le pied légèrement tourné vers l’extérieur pour mieux assurer l’équilibre de son lourd chargement !
Depuis trois jours, les gorges de la chaddar nous enserrent entre leurs parois rocheuses. Notre regard partagé entre l’envie de se perdre dans l’immensité des roches striées qui nous entourent et la nécessité d’être attentif aux particularités du terrain peu commun que nous foulons. Nos porteurs ploient sous leur charge et adoptent la démarche des pingouins sur la banquise, tout en gardant un pas léger, réceptifs à la friabilité de la glace, ils adaptent leur cadence aux caprices du fleuve.
Des lézardes, des boursouflures, des lignes de rupture strient le cristal blanc que nous foulons, brisons, écaillons, sans trêve jusqu’au coucher du soleil. Dans l’univers minéral des gorges, l’ombre et la lumière prennent possession de l’espace. Une force invisible semble vouloir propulser les montagnes vers le ciel. Des milliards de stries obliques lézardes la roche qui prend des allures de feuilletés ou même, donne l’impression que des livres géants ont été renversés du ciel et se sont affaissés sous le poids des siècles. Nous autres, si petits, si frêles, petits points noirs, titubons, maladroits à leurs pieds.
Obstacle inattendu dans notre progression, un petit monticule de glace d’une hauteur ne dépassant pas deux mètres. Cette ridicule excroissance nous arrête net ! Impossible de la contourner sans finir dans les eaux glacées de la Zanscar. Partir à l’assaut de la glace demande beaucoup de stratégie, les tentatives pour grimper la pente échouent lamentablement. C’est alors que Mémé Lama retrousse ses manches, plonge ses mains dans l’eau pour en ressortir une grosse pierre et, de toutes ses forces tape contre la glace pour l’abîmer. Après chaque coup, la pierre glisse sur la pente verglacée. A force de persévérance, un trou est esquissé pour la pointe du pied. Rabguez, parvenu au sommet du monticule se colle contre la paroi pour mieux appréhender les sacs que nous lui passons. La technique consiste à immobiliser les pieds de Mémé Lama afin qu’il puisse de toute sa hauteur et surtout de tout son poids, hisser les sacs.
Au fur et à mesure de notre avancée, les groupes descendant la chaddar sont de plus en plus nombreux : des enfants montent sur Leh, à temps pour la rentrée des classes qui ne va pas tarder. Ils sont de plus en plus nombreux, leurs études sponsorisées par des occidentaux, à quitter la vallée avec l’ambition de faire des études supérieures. Les écoles du Zanscar, en effet, ne leur permettent pas d’achever le cycle de leur scolarité. Nous nous demandons en les voyant si, une fois adultes, ils souhaiteront revenir dans leur village d’origine, en marge des autres vallées ? Quel est l’avenir de ces 10 000 habitants du Zanscar ? Le Laddack et l’Inde ont tellement à leur offrir d’un point de vue matériel, pourquoi s’entêter à vivre comme leurs parents ?
Les nuits se ressemblent, chaque jour une nouvelle grotte. Bien au chaud dans notre duvet, enveloppées dans notre drap polaire, nous frissonnons à l’idée de nous lever, retardant l’instant de la décision jusqu’au moment ou l’échéance du thé chaud ne permet plus de reculer. Commence alors le savant démontage : plier, dégonfler, rouler, chacun des acteurs de la nuit dans sa housse respective. A peine le temps de tout emballer, le curry de nouilles est prêt, avalé en toute hâte par nos guides qui auront besoin d’énergie. Ils n’ont de cesse de nous resservir et, si l’on n’y prend garde, nous écopons d’un deuxième bol. Le froid déchargeant les batteries, je suis obligée de dormir avec des dizaines de piles plus le sabot de mon appareil photo. Cela me demande beaucoup de rigueur car la tentation de ne pas le faire le soir est grande : engoncée dans un sarcophage, je n’ai alors plus le loisir de bouger durant la nuit.
Chaque jour la chaddar nous réserve de nouvelles surprises. Ce matin c’est un passage de glace étroit qui a par magie survécu entre la paroi et la rivière. Je m’empresse de sortir mon appareil photo pour immortaliser en contre jour Rabguez avançant pas à pas, le corps plaqué contre la roche. M’engager est une autre paire de manche, avec la protubérance de mon sac photo, l’équilibre de mon corps est attiré vers la rivière. Sans complexe, je me mets à quatre pattes, rampant sur la glace bien lisse. Ce n’est pas aujourd’hui que je tomberai !
Sable mou dans lesquels les pieds s’enfoncent, roche lisse sur lesquelles les chaussures glissent, galets peu stables qui font vaciller l’équilibre : que de pièges à éviter. L’univers autour de la chaddar n’est pas de tout repos. Notre préférence est marquée pour la glace, mais lorsque nos pieds, brisant une fine pellicule de glace s’enfoncent jusqu’aux mollets dans un fracas de verre brisé, il nous faut nous rendre à l’évidence du choix de continuer sur les rochers.
Les montagnes qui nous environnent en cette cinquième journée se font moins hautes ; nous sortons du canyon, nous avons vaincu la chaddar. Une dernière traversée sur la glace avant d’emprunter définitivement les chemins rocailleux. Deux jours de marche nous séparent encore de Pipiting. Interminable chemin, les lignes d’horizon n’en finissent pas de disparaître derrière d’autres lignes d’horizon.
Les villages de Zangla et de Tongde reçoivent notre visite. Les premières maisons du Zanscar, le premier accueil dans des familles, toujours accompagnées de nos guides. Mais comme si l’essentiel était ailleurs, comme si ce voyage ne commencerait réellement que le jour où nous partirions toutes les deux à la découverte des différents villages, nous avons hâtes d’arriver à Pipiting, dernière épopée de la chaddar.


Arrivée dans la vallée de Padum
Pipiting et sa colline chapeautée d’un monastère facilement reconnaissable au sein de cette vallée plate entourée de pics enneigés. C’est chez Dolma Lamo, infirmière à l’hôpital de Padum que nous avons souhaitées nous installer. Nullement surprise, elle met à notre disposition une chambre pour la durée de notre séjour au Zanscar. Son accueil chaleureux a été une perspective réconfortante pour chacun de nos retour sur Pipiting. Un univers où les règles de l’hygiène sont pris en compte, une chambre où notre espace vitale est respecté sans être l’objet d’une curiosité intense et usante, des soirées où un minimum de conversation en anglais peut-être échangé (car nos progrès en laddhaki sont malheureusement limités) et, surtout, la possibilité de se laver en demandant un peu d’eau chaude.
Quelques jours de repos pour s’imprégner de la vallée et de ses habitants. L’unique route qui permet de sortir du Zanscar est enfouie sous la neige. Le col de la Pensi La avec ses 4400 mètres contribue à isoler ses habitants du reste du monde. Nous en prenons conscience à Padum où la plus part des échoppes sont fermées, l’hôpital transféré dans une petite annexe en raison du froid, l’école désertée par les enfants en vacances jusqu’en mars. La vie est réduite a sa plus simple expression.
L’hôpital où travaille Dolma est une simple pièce, les médicaments dont elle disposent sont limités. Chez elle, le matin, des patients n’arrêtent pas de la solliciter pour un mal de tête, une blessure ouverte à recoudre, une plaie infectée… Sur simple demande d’un zanscarpa, elle se rend dans les villages voisins y compris en pleine nuit. Aujourd’hui, elle ne compte plus ni les accouchements ni les personnes que son intervention a sauvé. Le manque de moyen médicaux crédite l’action de l’association des amchis : plus de personne formées aux soins médicaux.
La fête annuelle de la gompa de Phuktal, au fond de la vallée, dont on nous avait déjà parlé à Leh se confirme ; il est temps de se mettre en route. Ayant décidées de partir toutes les deux, nous étalons devant nous la carte et rêvons sur les villages que nous allons traverser. Partir sans guide c’est faire un choix draconien sur les affaires à emporter. Quand il s’agit de porter, beaucoup de nos affaires deviennent superficielles. car justement le portage de nos sacs à dos minimum soit-il, nous limite dans la vitesse de nos déplacements.


Un hiver au Zanscar
Un jour laiteux se lève, la neige a tapissé les sentiers durant la nuit. Faisant la sourde oreille aux mises en garde de Dolma qui appréhende éboulements et avalanches, nous nous mettons en route. Nous éloignant de Padum, la vallée devant nous se resserre et notre gorge avec : le brouillard a gommé l’horizon, nulle emprunte de pas pour nous guider. Il nous semble marcher depuis des heures, la goncha imprégnée de la neige qui ne finit pas de tomber. Notre imagination se peuple d’avalanches, de glissements de terrain et de plaques de glace infranchissables. Le soleil fait semblant d’apparaître en agitant un étendard de ciel bleu, aussitôt reconquit par le brouillard. La silhouette grave d’un monastère se dresse au loin sur son promontoire. La gompa est entourée de murs qui semblent la protéger des éléments extérieurs. Un ensemble de chortens, puissamment érigés vers le ciel, à la base solidement encrée dans la terre, nous incite à gravir l’étroit sentier qui serpente le long de ses murailles. Un long corridor supporté par des poutres en bois permet d’accéder au coeur de l’édifice : une cour intérieur abritant e lourdes portes rouges aux serrures usées par le temps et, dont les murs, truffés de fenêtres, sont orientées vers la lumière. Des moinillons nous accueillent. Isolées dans une vaste pièce où la froideur commence à s’installer, notre soulagement est grand lorsqu’ils nous proposent de les rejoindre dans la cuisine où ronronne un foyer.
Plus loin dans la vallée, lorsque le chemin carrossable devient sentier, il nous semble plus que jamais voyager hors du temps. Le fin saupoudrage de neige qui tapisse les vallées se densifie jusqu’au blanc absolu sur les plus hautes cimes ; le ciel lui-même en est baigné. On ne distingue que la roche et sa caligraphie minérale dont la neige souligne la moindre irisure.
Nous marchons dans ce défilé que la modeste dimension du sentier rend encore plus grandiose. Les rencontres providentielles, notre seule chance de ne pas nous égarer sur les sentiers empruntés par les troupeaux de chèvres.
La chaddar après le village de Raru est de nouveau praticable. Un épais carcan de glace masque les eaux tumultueuses qui apparaissent parfois au détour d’une vallée plus ensoleillée. Nous calquons consciencieusement nos pas aux empruntes de ceux qui nous ont précédé. Dans le défilé, la succession de pans de montagne a des allures de collages. Chacun a son caractère, sa facture, sa couleur propre et toujours au plus loin, au plus haut, une cime diaphane fusionne avec le ciel.
Tout au long de celle-ci, des chapelets d’hommes et de femmes acheminent des troncs d’arbre vers les villages riverains en amont du fleuve. Ces poutres, principales charpentes destinées à la construction des maisons, auront attendues l’opportunité de l’hiver et son pouvoir de métamorphoser les fleuves fougueux en paisibles voies piétonnes pour rejoindre leur destination définitive.
Tirés à dos d’hommes à l’aide d’un savant laçage, ces troncs qui ont été transporté au Zanscar par les camions qui relient les zanscarpas au monde extérieur durant l’été, proviennent de la province Jammu-Cachemire, terre des plus fertiles, véritable grenier à grains de l’Inde.
Lorsque la brise se lève, lorsque le froid se fait intense nous recherchons la douceur d’un foyer : un instant de vie partagé, une tasse de thé chaleureuse. Les zanscarpas, hélés sur leurs toits, nous accueillent avec le sourire. L’entrée dans leurs maisons est toujours labyrinthique : la porte s’ouvre sur une obscurité totale. Apparaît souvent un enfant pour nous guider à l’intérieur à travers de sombres et étroits passages où l’on marche courbées. Nous avançons à tâtons, frôlant l’haleine d’invisibles animaux dissimulés dans le noir absolu. Un escalier de guingois en pierres pour nous guider au premier étage. Nous nous cognons immanquablement la tête avant de pousser finalement une dernière porte qui s’ouvre sur l’unique pièce habitée.
Nous progressons dans la vallée, cheminant de villages en villages. Parfois des grappes de maisons serrées les une contre les autres et dominées par la gompa dont elles dépendent ou une ou deux maisons isolées, entourées de champs d’orge qui n’attendent que le dégel de la terre pour être de nouveau travaillés. Chaque soir, une petite appréhension lorsque vient le moment de se coucher car les foyers disposant d’une pièce où nous loger ne sont pas nombreux et, c’est bien souvent, qui avec les femmes dans la cuisine, les enfants dans une pièce vide ou un grand-père psalmodiant des prières toute la nuit que nous dormons. Et c’est toujours sous les yeux ébahis que nous installons notre matériel de couchage. La notion de vie privée, d’intimité, chez eux, qui dorment tous dans le même espace, n’existe pas.
Bientôt une semaine depuis notre départ de Pipiting. Nous avons hâtes d’arriver à Phuktal et d’y faire halte. Une certaine effervescence règne autour des préparatifs du gustor, fête religieuse qui se déroule une fois par an. Le village de Surle cette année prépare le spectacle qui se tient traditionnellement le soir, en marge du monastère. Autour des répétitions le chang coule à flot. Les femmes se coiffent de leur pérac, parure ornée de turquoises et de cornaline qu’elles ont réalisées pour leur mariage. Sous les effets de l’alcool, elles se bousculent les une les autres afin que je les prenne en photo dans un joyeux brouhaha.


Le gustor de Phuktal
Un peu lassées de cet environnement de gorges encaissées, nos yeux n’en sont que plus éblouis lorsque dans un évasement, Phuktal apparaît, baigné de lumière. Une enfilade de chortens blancs meringués ponctue notre progression jusqu’aux falaises modelées aux formes étranges où se niche le monastère. Autour de la sombre cavité qui abrite la gompa s’agglutinent d’innombrables petites cellules de moines toutes blanches. De loin, cela ressemble a autant de petits sucres superposés les uns aux autres, agrippés comme ils peuvent au hasard des aspérités de la roche. Tout en haut, comme s’il puisait sa force de l’énergie du monastère, veille un vieux cèdre solitaire.
La verticalité du site se fait ressentir dans nos jambes. Des marches de géant, irrégulières et éreintantes sont le passage qu’il nous faut emprunter, où que nous allions.
Sur une vaste terrasse abritée du vent, assis en tailleur, côte à côte, une trentaine de moines prient, un bol en bois posé devant chacun d’entre eux. Nous arrivons à point. A peine le temps de sortir nos gamelles et les voilà remplies d’énormes louches de riz pâteux à la viande et aux abricots. La nourriture coule à flots. Au fin fond du Zanscar, cela nous surprend. D’où viennent ces énormes blocs de beurre que l’on manipule en cuisine ? ces prodigieuses quantités de riz baignées et tous les morceaux de fromages, de tsampa que les moines s’amusent à lancer aux corbeaux ?
La fête à laquelle nous allons assister nous le confirme, les Zanscarpas, sont religieux dans l’âme et, l’espoir de tout bouddhiste est d’atteindre l’éveil, de mettre fin à l’enchaînement des réincarnations. Les moines qui vouent leur vie à la prière sont sur la bonne voie, et comme nous le dit Sonam, beau-frère de Dolma Lamo, si les villageois n’ont pas le temps de s’adonner à la prière toute la journée, ils délèguent les moines du monastère dont ils dépendent, notamment en leur apportant de quoi se nourrir. De ce fait, ils sont nombreux durant le Gustor, à faire des dons, en argent ou en nature.
Les pèlerins arrivent. Lourdement chargés, en file indienne, ils marchent parfois depuis plusieurs jours. Les moines les accueillent dans leur cellule, l’occasion de grandes retrouvailles. Le monastère se remplit, les toits sont envahis par des monceaux de bois, l’escalier principal est l’objet de cavalcades des plus jeunes. Chacun musarde, seul ou par petits groupes, les nouveaux arrivés serrant la main de ceux qu’ils connaissent.
Rassemblement de femmes le long du grand escalier, bientôt suivi des pèlerins. Chacun se place où il peut, y compris sur les toits, jusqu’à l’arrivée d’une chèvre et d’un yak : la cérémonie du Gustor vient de débuter, elle sera marquée durant ces deux jours par les prières des moines qui vont plus particulièrement prier pour la prospérité des récoltes. Le moment le plus important a lieu le deuxième jour lorsqu’une statue de tsampa appelée torma est fracassée sur le chemin. C’est en grande procession, accompagnée de cymbales et d’instruments à vent, qu’elle est portée par les moines, et escortée par les pèlerins, jusqu’à l’extérieur du monastère. Cette statue, ornée d’une tête de mort, symbolise la face négative, la part démoniaque de chacun d’entre nous qu’il faut détruire. Sa destruction marque la fin des cérémonies.
Bravant le froid et l’inconfort les zanscarpas s’empressent les deux soirs d’assister au spectacle organisé par le village de Surle. Assis dans la pente, au pied du monastère, ils rient aux éclats en découvrant la parodie de la vie d’un célèbre moine. Isolés dans leurs villages, préoccupés principalement de leurs récoltes, ils ont rarement l’occasion de se distraire.
Durant notre séjour, nous nous baladons librement ; la gourmandise et la curiosité nous ramènent souvent vers la haute et sombre cavité noircie de suie où l’on fait la cuisine. Deux marmites monumentales y subissent sans trêve la morsure d’un grand feu de bois, régulièrement ré alimenté. Chaque soir un moine nous accueil dans sa cellule afin de partager son repas. Les deux seules étrangères, nous sommes l’objet d’une grande curiosité et suçitons beaucoup de fou rires.
Les moines en prière sur la terrasse, les musiciens dans l’obscurité de la gompa, la perspective du monastère de Phuktal, des portraits de femmes, les sujets d’esquisses ne manquent pas pour Ansatu qui passe de longs moments à peindre, seule dans sa cellule. Malgré tous ses efforts, l’aquarelle gèle sur le papier. Se procurer de l’eau est en soit un exploit. Mais compulser les croquis réalisés jusqu’à présent est a lui seul une source de motivation pour continuer. Les zanscarpas, habitués aux peintures des monastères, ont beaucoup de curiosité pour son travail. Voir un sujet regarder le portrait de sa propre esquisse est souvent un moment plein d’émotion.


Jusqu’au fin fond de la vallée
Empruntant le même chemin, les pèlerins quittent le monastère. Nous les suivons, continuant plus loin dans la vallée. Le faible enneigement nous encourage à aller au fin fond de la vallée, jusqu’à Kargyak, dernier village recensé sur la carte, l’un des plus éloigné de Padum.
Nous hésitons souvent sur le côté de la berge à emprunter pour rejoindre la prochaine étape. Et si au départ de Phuktal, ils étaient nombreux à nous accompagner, nous nous retrouvons seules après une pose thé dans la chaleur d’une cuisine. Au loin, un pont enjambe la Tsarap. Je m’attarde un peu pour prendre des photos et lorsque que je m’engage à mon tour, c’est avec d’infinis précautions que j’avance sur les pierres plates et les planches de bois posées en équilibre sur des câbles tendus. Point de main courante, je ne veux pas finir dans la tchaddar ! Mon seul point de mire, mes chaussures qui se déplacent. Soulagée d’avoir presque atteint l’autre rive, un choc d’une violence inouï me projette soudainement en arrière. Le temps de retrouver mes esprits me voilà allongée sur le pont, une douleur aigu à la tête qui a heurté une poutre transversale que, dans ma concentration, je n’avais pas vue . J’attends qu’Ansatu vienne à mon aide. J’attends vainement, la douleur se fait lancinante, je suis seule au monde.
Partie reconnaître le chemin, Ansatu ne viendra que longtemps après. Nous rirons de cet épisode quelques jours plus tard mais que d’émotions !
La marche continue. Nous nous enfonçons dans cette vallée plus rude. Le vent glacial nous fait front. L’atmosphère peu à peu chavire de l’insouciance frivole à une profonde austérité hivernale. Les derniers pèlerins que nous rencontrons s’éloignent dans leurs habits de fête. Nous marchons désormais en noir et blanc. Tout n’est que pierres et neige. Cette dernière ralentie notre progression. Le blizzard siffle dans le crépuscule et nous ramène le jappement de quelques chiens errants. Désolement poignant. Comme en apesanteur, à la charnière des temps, nous nous laissons imprégner par ces relents de Moyen-âge.
La fumée bleue qui danse au-dessus des maisons nous rassure et nous attire. Sur le point de nous arrêter à Testa, notre étonnement lorsqu’un homme nous assure que nous sommes attendues dans le prochain village. Il s’agit de Yangeorg, qui nous avait repéré à Leh lors de notre arrivée au Laddack. Lui et sa famille nous réservent un accueil chaleureux, l’occasion de partager leur quotidien.
Leur pièce de vie, la cuisine, est grande. La fenêtre, unique source de lumière, calfeutrée avec du plastique pour augmenter la chaleur l’hiver. Deux brebis et leurs petits partagent cet espace ; ils s’aventurent parfois parmi nous pour la plus grande joie des enfants qui jouent avec des peluches vivantes. Comme dans de nombreuses familles, le peyrak est accroché au mur avec d’autres colliers. L’unique meuble est un vaisselier, des planches de bois superposées, espacées par des bidons sur lesquelles sont méticuleusement alignés la vaisselle et les ustensiles de cuisine qui se résument à une cocote minute, quelques casseroles et un plat en pierre pour la confection du baba. Le fourneau, seule source de chaleur de la maison est au centre de la pièce, c’est face à lui que nous sommes assises, la place d’honneur réservée aux invités.
Après une nuit, une de plus où l’eau gèle dans nos gourdes (il a fait jusqu’à –15° C dans les pièces où l’on a dormies), nous sommes tous réunis autour du poêle central. Malgré l’heure matinale et le froid qui sévit dehors, il règne une grande activité dans la cuisine. Le premier gurgur thé vient d’être baraté avec du beurre et du sel. Quelle que soit l’heure de la journée, il y en a toujours au chaud. Nous devons même ruser pour que nos bols ne soient pas remplis en permanence.
La femme de Yangeorg s’est déjà emparée de la laine : carder, filer, mettre en pelotes ; comme tous les Zanscarpas elle est expert dans le maniement de la quenouille. Le fil obtenu, une fois tissé et teint servira à fabriquer les gonchas, ces épaisses tuniques bordeaux qu’ils portent en permanence l’hiver. Sa fille, enflammant une branche de genévrier, la promène dans toutes les pièces de la maison : purification, chasse aux démons, les habitants du Zanscar, plus qu’ailleurs, vivent dans la superstition. En témoignent les amulettes portées par les enfants jusqu’à l’âge de sept ans, les poutres de la cuisine piquetées de points blancs…
Les enfants sont envoyés à la rivière chercher de l’eau. Lorsque la chaddar est entièrement gelée, il leur faut d’abord casser la glace avant de remplir leurs bidons. Ce n’est pas eux qui vont se plaindre des températures relativement clémentes de cet hiver !
La belle-fille pendant ce temps là fait du baba, tsampa cuite dans de l’eau jusqu’à qu’elle forme une pâte épaisse. Façonnée en petites boules, elle servira ce matin de plat de résistance avec une sauce au curry et une poignée de légumes. La vallée étant dépourvue de bois, c’est avec des bouses de vaches et du crottin de chèvres qu’elle alimente régulièrement le feu. Le poêle dégage une fumée qui s’installe dans la cuisine. Combien de fois n’avons-nous pas finies une soirée les yeux remplis de larmes ! Rien ne se perd au Zanscar, précieusement récoltés, les excréments également, serviront d’engrais pour enrichir la terre.
Yangeorg lui non plus n’a pas perdu son temps. Après avoir cousu et accroché de nouveaux drapeaux à prières sur son toit, il a profité de la visite d’un cousin pour trinquer au chang : orge fermenté préparé dans chaque famille. A peine une gorgée a t’elle été avalée que leurs tasses sont de nouveau remplies.
Les heures passent, le chang valse, les femmes s’affairent dans la cuisine ou dans l’étable. Lorsque la pièce devient trop sombre, la lampe solaire est allumée. Fournie par le gouvernement à chaque famille de cette vallée, cette source de lumière a allongée la durée des longues soirées d’hiver. Terrassé par le chang, le cousin dort sur le tapis tandis que Yangeorg continue vaillamment, nous incitant à se joindre à lui, jusqu’à ce que nous décidions de rejoindre la pièce où nous dormons.
Les villages s’enchaînent, nous progressons dans la vallée jusqu’au dernier inscrit sur la carte. Kargyak a cette fascination d’être le plus éloigné. Le chemin qui y conduit est rempli de neige. Les traces du chemin ont été effacées durant la nuit, notre progression est ralentie par des vallons où nous nous enfonçons jusqu’aux genoux. Après quelques heures de marche dans ces conditions, nous sommes séduites par une étendue plate, enfin une marche facile ! A peine le temps de formuler cette pensée, Ansatu est littéralement aspirée dans un trou. La glace vient de rompre sous notre poids. Nous marchions sans le savoir sur une chaddar ! Le temps de me rendre compte qu’elle est dans la rivière, je la rejoins à mon tour, tombant d’un coup, assise dans l’eau glacée. Le temps de me relever, j’ai la vision de l’eau qui coule dans un tunnel de glace. Ansatu est déjà ressortie. Je n’ai alors qu’une pensée en tête, lui donner mon Nikon que je tiens à bout de bras depuis le début. Lui au moins sortira indemne de cette aventure, ce qui n’est pas le cas de la partie inférieure de mon corps, transformée rapidement en glaçon et plus particulièrement mes pieds qui baignent dans une eau glacée. De la glace à hauteur de poitrine, le sac photo autour des hanches, j’ai peine à me hisser sur la berge glacée. La fine pellicule de glace risque à tous moments de se rompre. La main d’Ansatu apparaît, je fais à mon tour la planche pour sortir de ce trou.
Nous sommes trop près du but pour renoncer. Une heure de marche nous sépare du dernier village ; une heure pour s’imprégner de l’atmosphère de cette fin d’après-midi d’hiver, ou le soleil, voilé par des nuages, créé une ambiance de Moyen âge. Une heure de marche en longeant les murs de pierre à mani et les chortens que nous contournons par la gauche, comme tous les Zanscarpas, très superstitieux. Il ne faut surtout pas mécontenter les démons qui nous entourent ! Kargyak apparaît, les maisons, éparses, solidement installées sur les berges de la rivière. Est-ce parce que c’est le village le plus éloigné ? le sentiment d’éloignement n’a jamais été aussi grand. Nous le réalisons d’autant plus lorsque nous revenons sur nos pas jusqu’à Pipiting.


Retour sur Pipiting
La froideur de l’hiver est maintenant derrière nous, la chaddar n’étant plus praticable, nous revenons en empruntant les chemins suspendus, soulagées, lors du passage d’un col, d’échapper à l’étouffement et l’enfermement de la vallée. Les jours rallongent, les après-midi plus généreuses reculent le moment où l’on se réfugie dans la chaleur de la cuisine.
C’est avec grand plaisir que nous séjournons de nouveau chez Dolma. Étape reposante où l’on se surprend à ne rien faire, ne plus bouger, ne plus faire son sac, faire un brin de toilette, enfin.
Le monastère de Karsha, à deux heures de marches. La fête des thankas nous incite à reprendre la route. Pour cette occasion, jeun et silence sont de rigueur pour les pèlerins jusqu’au moment où deux immenses thankas sont déployées devant l’assemblée, qui attend, pour certain d’entre eux, depuis des heures. Les peyrac sont de sortie ; ils rivalisent de beauté et de richesse : le nombre de pierres et leur grosseur indique l’aisance de celle qui la porte. Escaliers, réserve de bois, toits et balustrades, la moindre parcelle de terrain a été investi pour mieux voir les deux bouddhas brodés qui ne sortent qu’une fois par an. Prières dans la gompa, offrandes, procession, les rituels s’enchaînent. Les gestes des moines captivent l’assistance. Nous sommes d’autant plus au cœur de cette fête, que c’est un moine, Sonam, chef de discipline du monastère, qui nous offre l’hospitalité dans sa cellule. Initié à l’art de la cuisine occidentale, il sait nous gâter en faisant plaisir à nos papilles en manque de diversité. Avec lui, nous découvrons la vie d’un moine. Tous ces hommes n’ont pas la vocation mais les terres cultivables n’étant pas extensibles, chacun ne peut prétendre fonder une famille.
Dolma Lamo fait partie des sponsors de Karsha, elle est reçue parmi les hôtes privilégiés qui supportent financièrement les moines.
D’autres villages, d’autres monastères
Nous étalons une dernière fois la carte du Zanscar. Les villages en direction du col de la Pensi la n’ont pas encore reçu notre visite. Dès que nous prenons un peu d’altitude en empruntant les petits sentiers qui s’élèvent vers les montagnes, les maisons nous apparaissent comme autant de petits esquifs ramassés sur eux-mêmes, flottant dans l’immense plaine. Tous les signes de l’activité des hommes, les chemins et les champs sont recouverts de neige. A l’intérieur des petits paralepipèdes que forment les maisons, sont engrangés suffisamment de céréales, et provisions pour la survie des hommes durant le long hiver. Stockés sur les terrasses, d’épais amoncellements de brindilles, fourrages et bouses séchées qui permettront de nourrir les bêtes et d’alimenter le feu jusqu’au retour du printemps.
Ces nouvelles pérégrinations nous conduisent de monastères en monastères. De cette dernière randonnée, c’est surtout la nonnerie de Tungri dont nous nous souviendrons. Les femmes moines ne bénéficient pas du même prestige que les hommes. Moins nombreuses, les lieux où elles vivent sont plus modestes. Leur gaîté et leur générosité nous ont donné de l’énergie, notamment le jour où elles nous ont réveillées à 6h00 du matin dans la salle de prières où nous dormions. Emmitouflées dans notre duvet pour échapper à l’air qui s’infiltrait au travers des carreaux cassés, qu’elle n’a pas été notre surprise lorsque nous les avons vues débarquer avec du thé et des galettes. Femmes de tous âges, elles n’ont pas la chance de recevoir une éducation comme leurs homologues hommes.


Sortie des cols par la Jumlam
Les journées se sont succédées, la boucle est bouclée, il est temps de quitter le Zanscar. Les conditions d’enneigement exceptionnellement basses nous permettent d’emprunter le col de la Jumlam durant la troisième semaine de Mars. Sonam qui prend très au sérieux notre sécurité nous a mis entre les mains de spécialistes de ce chemin. Quatre hommes vont nous guider à travers les lits de rivière et les cols. Les achats de nourriture effectués à Padum, nous rejoignons nos guides à Zangla, point de départ du trek. Prévenus le matin même, ils s’organisent pour réunir leur équipement, compléter les provisions des huit prochains jours, répartir les charges entre eux.
Sitôt prêts, nous nous mettons en route. Nous quittons le Zanscar. Le chemin emprunte un canal d’irrigation pour l’eau. L’eau justement est une de leurs plus grandes préoccupations en raison du faible enneigement de ces deux dernières années. Ils n’échappent pas non plus aux dérèglements de la météorologie mondiale. Sans neige, les glaciers ne sont plus alimentés, sans eau, les terres ne sont pas irriguées.
Quel avenir pour ces habitants d’un autre monde ? Pendant notre séjour dans la vallée, l’armée indienne a décidé de faire un chemin le long des berges de la Zanscar et, à terme, une route. L’épopée de la chaddar sera révolue, les Zanscarpas sortiront de leur isolement. Ce choix très coûteux est en aucun cas une volonté de développer l’économie de la vallée mais une décision stratégique militaire. En raison de l’éternel conflit avec le Pakistan qui n’a jamais accepté le tracé initial des frontières, l’Inde cherche à tout prix un accès hivernal routier jusqu’au Laddack pour l’envoi de troupes et de matériel.
En s’enfonçant dans le canyon étroit, nous tournons définitivement le dos à la vallée. Un dernier regard en pensant à ceux que nous quittons, leur hospitalité, leur générosité. Que de moments partagés dans leurs cuisines, chacun y mettant de la bonne volonté pour comprendre l’autre. L’instant ou nous étions autorisées à les aider dans la confection du repas nous permettait de savoir que nous avions franchies une étape.
Premier camp, première nuit à la belle étoile. Ravis de cette excursion, nos guides ont transporté deux bouteilles d’alcool maison, véritable tord boyaux qui les met de bonne humeur. Demain est un grand jour, celui du passage du premier col qui avoisine les 5000 mètres. C’est le premier pas vers un retour dans notre monde. Huit ou neuf jours de marche nous séparent encore du Laddack.
Connaissant parfaitement le terrain, ils savent où s’approvisionner en bois et faire un feu de camp en un temps record. Une dernière cola (tsampa mélangée à du thé salé du beurre et du sucre) pour nous donner l’énergie nécessaire afin d’affronter les 1000 mètres de dénivelés qui nous séparent du col. La pente du chemin en lacets s’intensifie régulièrement, nous avons hâte de dominer, enfin, notre environnement. Le col s’annonce, le froid s’amplifie, le vent se lève, mais au moins nous y sommes : tout autour de nous des sommets enneigés ; aucun repaire visuel, aucune trace de vie humaine. Seule la présence d’un chorten témoigne du passage de caravanes. Le versant de l’autre côté est plus enneigé, la descente assez raide est suivie d’une traversée en éperon, sur un chemin étroit, à pic. Il ne faut pas s’y attarder. Nous ne nous arrêterons que lorsque le danger sera passé, plus tard dans l’après-midi autour d’une tasse de thé. La chaddar, de nouveau, étroitement bouleversée, très belle, le pas glissé se retrouve instantanément. L’ouverture d’une large vallée annonce le campement. Pas une seule brindille pour alimenter le feu, pas plus qu’il n’y a d’eau. C’est avec beaucoup de difficultés que nous récoltons des crottins, une maigre flambée pour un frugal repas. Balayé par le vent, l’endroit est glacial, aucune cavité pour s’abriter. Nous nous souviendrons de cette nuit comme étant l’une des plus froide, recroquevillées derrière un muret en partie détruit. Pas même un thé le lendemain, il faut marcher deux longues heures avant de trouver soleil, bois et eau, le paradis.
Ce trek longe les cours d’eau qu’il faut traverser en permanence. Dans le meilleur des cas, il suffit de sauter de pierres en pierres. Parfois un pont de branchages ou un tronc sur lequel marcher en équilibre. Mais lorsque les berges sont trop éloignées, pas d’autre solution que de se déchausser, pénétrer dans l’eau glacée, traverser en se concentrant pour ne pas glisser, un bâton dans une main main, les chaussures dans l’autre, l’appareil photo autour du cou. Six, sept fois de suite ; ce sont des gelures assurées, des chaussures et des chaussettes à faire sécher le soir au-dessus du feu, vive la marche !
Les canyons que nous longeons sont enserrés dans des parois verticales aux couleurs rouges, ocres et gris bleu. Les roches feuilletées aux lames verticales se prolongent vers le ciel. Cette élévation semble vouloir nous sortir de notre isolement.
La tsampa quotidienne a usé mon appareil digestif, je m’en rends compte à deux heures du matin en sortant rapidement de mon duvet, il est temps de rentrer sur Leh. Il faudra être patient car il n’y a rien d’autre à manger et un autre col à 5000 mètres s’annonce, le dernier. Labyrinthique celui-la. Nous nous retournons fréquemment dans notre progression pour nous assurer que les guides, lourdement chargés, nous suivent.
La vallée de la Markha s’ouvre devant nous : des troupeaux de chèvres, des maisons habitées, des habitants qui vaquent à leurs occupations et surtout des arbres. Cela fait si longtemps que nous n’en n’avons pas vu en nombre ! Véritable retour à la vie dans un endroit des plus fertiles. Après deux jours de marche, dont une nuit sous la neige, le village de Chilling où avait commencé notre trek fin janvier, s’annonce. La rivière Zanscar nous en sépare, et pas de pont à l’horizon. Une boîte à savon suspendue à un câble, le long duquel il faut glisser à la force des poignés, tel est le dernier cadeau que nous réserve ce trek. Cela fait douze ans que je rêvais de ce moment !
Une dernière marche de trente kilomètres le lendemain pour rejoindre la route principale. La course pour ne pas manquer le dernier bus qui rentre sur Leh. La joie d’avoir accompli notre projet, le soulagement de rentrer, la nostalgie des familles que nous avons quittées. Une belle aventure humaine.

 


Les esquisses de voyage d'Ansatu :

http://www.ansatu.com

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Retour Back