Un
hiver au Zanskar
Larguer
les amarres,
changer de vie,
recommencer à zéro,
combien dentre nous nont pas eu cette idée un jour
?
La trentaine bien amorcée, cette idée me tente de plus
en plus. Changer de métier, de lieu dhabitation ; les idées
ne manquent pas. Mais pour que jabandonne le cocon de vie que
jai tissé au fil de ces dernières années,
il faut une amorce qui respire laventure, un projet suffisamment
novateur au sein de mon quotidien pour quitter la sécurité
qui entoure ma vie présente.
Le Zanscar, dont javais entendu parler lors dun voyage au
Laddack en Inde du nord hante ma tête depuis une douzaine dannées.
Au cur de lHimalaya, cette petite vallée est entourée
de montagnes aux cols infranchissables durant lhiver. Quelques
10 000 habitants sont isolés du monde durant 6 à 8 mois
de lannée.
Cet isolement, justement, la préservé de lévolution
de notre monde occidental. Les conditions de vie, sous bien des aspects,
nont pas beaucoup changés durant ces dernières années.
Paradis des treckeurs durant lété, vallée
oubliée, quasiment ignorée durant lhiver.
Le manque dintérêt quelle suscite durant les
mois les plus froids, son isolement face à notre monde occidental,
le dépaysement de la vie de ses habitants me rend cette vallée
sympathique. Lieu idéal pour rompre dune façon durable
la monotonie du quotidien et maffranchir de mon ancienne vie.
Cest alors la pêche à linformation. Les guides
mentionnent à peine la possibilité daccéder
au Zanscar lhiver, quant à trouver des témoignages,
ils ne sont pas nombreux ceux qui peuvent se targuer dy avoir
été durant cette période, à lexception
de quelques photographes. Cest justement lun dentre
eux qui ma suggéré la façon de pénétrer
au Zanscar avec ses clichés du fleuve gelé : au cur
de lhiver, lorsque les températures sont les plus basses,
le fleuve Zanscar qui traverse la vallée avant de se jeter dans
lIndus une centaine de kilomètres plus loin au Laddack
est lunique possibilité pour ces habitants de sortir de
leur vallée. Cest en marchant sur la glace, remontant le
fleuve gelé, alors appelé chaddar, que je vais pénétrer
au Zanscar, au plein cur de lhiver.
La température, la nuit, peut descendre selon les années
jusquà 35° C. Sachant que je serai dans des grottes
durant la remontée de ce fleuve gelé, le matériel
à emporter, plus que durant mes précédents voyages,
prend une place vitale. Les conseils de mes amis alpinistes sont les
bienvenus.
Mon entourage qui ne mavait pas encore pris au sérieux
commence à sinquiéter : mais que vas-tu chercher
dans cette vallée où il ny a rien ?. Ils sont
pourtant habitués à mes voyages aux destinations hors
des sentiers battus, mais celui-ci dépasse leur entendement.
Rien ; en terme de logistique cela résume bien la situation,
pas dhôtel, pas de restaurant, aucun confort qui leur est
si cher. Comment leur faire comprendre que tout cela nest que
secondaire, que lessentiel se situe ailleurs ?
Je suis bien consciente de lisolement qui va être le mien
car je ne parle ni lhindi, ni lurdu et encore moins le bodi,
langue la plus fréquemment parlée au Zanscar, raison pour
laquelle je convaincs une amie peintre de partager cette aventure avec
moi. A nous deux, nous pourrons échanger nos impressions, enrichir
nos regards, elle avec ses esquisses, moi avec des photos.
Les différentes associations présentes au Zanscar : pour
léducation des femmes nonnes à Pishu et à
Karsha, la scolarisation des enfants à Tongde, Pipiting et Raru
ou encore lamélioration des soins médicaux, ne manquent
pas. Lassociation française des amchis nous séduit
plus particulièrement pour son action. Lisolement des villages
et le manque de soins médicaux les a conduit à construire
une école afin de former des amchis, cest-à-dire,
des médecins à la médecine traditionnelle. Chaque
village choisit denvoyer une ou deux personnes à Pipiting
afin de recevoir cet enseignement sur trois ans. Leurs études
sont prises en charge par un parrain français. Un médecin,
bien sur, ne peut être formé en si peu de temps, mais nombre
de maux dont ils souffrent peuvent éviter dempirer sils
sont pris à temps. Quant aux cas les plus graves, mieux détectés,
peuvent être dirigés sur Padum. Aucun membre de cette association
nest en permanence au Zanscar et personne ny réside
cet hiver. Transporter médicaments et lettres afin de les remettre
à Dolma Lamo, infirmière travaillant à lhôpital
de Padum, leur sera bien utile. Ces lettres sont une introduction inespérée,
une porte ouverte dans une famille, un port dattache où
nous serons souvent amenées à revenir.
Lhiver au Zanscar prend forme. Nous avons maintenant le sentiment
dêtre attendues dans ce petit coin dHimalaya perdu.
Les fêtes de Noël et surtout les excès alimentaires
liés à cette période sont vécus cette année
avec un peu plus dindulgence car notre quotidien durant les deux
prochains mois va être épuré : lessentiel
de la nourriture sera constitué de céréales ; tsampa
(farine dorge grillée), chapatis ou pâtes de blé
et riz. Les quelques légumes à disposition, consommés
avec parcimonie.
Le mois de janvier saccélère. La date du 26, fixée
pour le départ, finit par arriver. Dernier dîner, entourées
de la famille. Les sourires crispés sonnent un peu faux ; on
a beau vouloir les rassurer, lidée de ne pas avoir de nouvelle
durant notre séjour au Zanscar, les inquiète un peu.
Laéroport de Roissy, tôt le matin. Nous sommes déjà
là-bas dans nos têtes. Les quelques 22 heures et deux escales
qui nous séparent de Delhi achèvent de nous déphaser.
Delhi, capitale en mouvement perpétuel, à la fois très
indienne et cosmopolite. De ce cinquième séjour dans cette
ville, je ne me souviens que dune grande torpeur qui mincite
à rester dans ma chambre dhôtel et une brève
et dernière consultation de mes messages e-mail.
Le Laddack lhiver
En partant au Zanscar, nous choisissons délibérément
de nous couper du monde, de nos amis et de nos certitudes. Et, cest
avec un regard neuf que nous survolons les montagnes enneigées
le lendemain à laube : nos yeux se perdent dans les vallées,
suivant pendant un moment la rivière qui y coule, pensant à
la chaddar. Lapparition du soleil sur lhorizon nous arrache
à nos réflexions et peut-être les derniers doutes
quant au bien fondé de ce voyage en plein hiver. Nous amorçons
déjà la descente sur Leh, capitale du Laddack, il fait
10° C.
La ville en plein hiver a un visage différent de celui que ma
mémoire avait enregistré. Car si celle-ci sest largement
développée durant ces douze dernières années,
la plupart des échoppes restent fermées. Cest un
endroit qui ne vit quau travers de son bazar où défilent
des soldats de larmée indienne, des kampas privés
de leur pâturages, des zanscarpas échappés de leur
vallée grâce à la chaddar ; toute une population
contrainte dêtre ici lhiver.
Leh, son château qui domine la ville, son ciel bleu, ses montagnes
arides et peu enneigées qui lentourent. La famille qui
tient une guest house nous accueille chez elle. Nous devenons vite un
membre de la famille et cest en partageant les repas avec eux
que nous mémorisons les premiers mots de vocabulaire laddhaki.
Première expérience avec le manque de confort, ni eau
courante ni chauffage, de lélectricité de 19h00
à 22h00 trois jours sur quatre...
La visite du monastère de Lamayuru, à quelque 6 heures
de bus, simpose pour Ansatu dont cest un premier voyage
en pays bouddhiste. Nos mains se souviendront longtemps de ce premier
froid mordant, à laube. Sans laide dun Laddhaki,
nous ne serions jamais venues à bout du vendeur de ticket qui
attribuait les places assises numérotées. Malgré
tous nos efforts, nous nous retrouvons au fond du bus. Engourdies par
le froid, nous sortons dune somnolence lorsque le chauffeur pousse
à fond le volume sonore de sa cassette de musique indienne. Nos
oreilles ont alors en stéréo les incantations lancinantes
du voisin de derrière qui prononce en permanence le mantra bouddiste
«Om mane pedme um».
La route longe lIndus qui prend sa source au Tibet, non loin du
Mt Kailash. Il se déroule tel un ruban bleu monochrome au creux
des reliefs grandioses que nous traversons. Sa surface est souvent glacée
: quelques bouleaux, sur les rives, sen souviendront tout lhiver,
leurs troncs emprisonnés dans leau figée.
Larrivée sur Lamayuru est saisissante. Mon regard balaye
lhorizon : des montagnes aussi loin que je puisse voir ; parfois
aux pointes acérées bien noires, ou tendres et arrondies
aux veines de couleurs rouges, vertes et ocres. Au milieu de ce désert
minéral se dessine une gompa blanche flanquée de fenêtres
en bois sculpté. Tel un repaire daigle, elle domine le
village doù napparaissent que des toits plats. Au
fil des générations, ces maisons se sont serrées
contre le promontoire. Les plus anciennes, en ruine, forment un labyrinthe
de murs de pierre au travers desquels on se fraye un passage pour rejoindre
le sommet.
Parmi tous ces lieux, nous nous souviendront particulièrement
du chemin de circombulation du monastère emprunté par
les lamas et les pèlerins. Inlassablement, ils font le tour,
passant devant la guirlande de chortens. Lacclimatation à
laltitude sétant faite doucement, il est temps de
rentrer sur Leh et de partir, enfin, pour le Zanscar.
Lidée de dormir dans des grottes les prochains jours rend
cette dernière nuit dans un lit un peu irréelle. Cela
fait des mois que nous nous préparons à ce voyage, tant
sur le plan matériel, quau niveau psychologique. Ce nest
quand même pas anodin, au plein cur de lhiver, justement
lorsque les températures sont les plus basses, denvisager
de remonter le fleuve gelé et de nous laisser enfermer dans le
vallée jusquà que les cols soient de nouveau franchissables.
Mes rêves éveillés hésitent entre le sentiment
de crainte ou denthousiasme.
Remontée du fleuve gelé
Il a été facile de rencontrer trois hommes habitant le
Zanscar qui profitent de notre désir de remonter le fleuve pour
rentrer chez eux. A la recherche dauthenticité, nous avons
choisies de voyager dans les mêmes conditions en nous adaptant
à leur nourriture composée de tsampa, thé au beurre
salé, pâtes et riz. Le jour du départ, nous rejoignons
en jeep le village de Chilling à 80 kilomètres de Leh.
Dernière agglomération reliée à notre civilisation,
il ny a plus dautre alternative que de semparer des
sacs à dos, et de remonter le fleuve sur une centaine de kilomètres.
Nos trois porteurs, Rabguez, père de famille tranquille et efficace,
Tendzing, le benjamin de 20 ans dont cest la première chaddar
et Mémé lama, robuste quinquagénaire ayant préféré
devenir commerçant plutôt que de subir les lois du monastère,
nous accompagnent durant une semaine.
Le premier pas sur la glace est hésitant, comme sil était
inconcevable de marcher sur leau. Le bâton dans une main,
attentif à rattraper le moindre faux pas. Des chutes et des glissades
il y en a eu, toujours dans la bonne humeur, conscientes de cette traversée
un peu unique.
Premier après-midi de marche sur la glace, premier bivouac dans
une grotte. Leau et le feu les premières préoccupations
avant que la nuit tombe. Mémé Lama tranchant la glace
à laide de ses mains en rapporte quelques blocs enfouis
dans les plis de sa goncha (manteau de laine de mouton tissé
et teint que portent tous les zanscarpas en hiver que nous avons aussi
adoptés), tandis que Rabguez et Tendzig partent chercher du bois.
Celui-ci étant rare, il faut séloigner de plus en
plus pour en trouver.
Du thé, suivies de nouilles agrémentées de viande
de yak, sont rapidement mis à cuire sur le feu qui, autre que
nos mains gelées, sert aussi à faire sécher chaussures
et chaussettes mouillées, élégamment tendues au-dessus
des braises.
La nuit étoilée captive notre regard tandis que la pleine
lune fait son apparition au-dessus des rochers.
Au début de lhiver, leau bien vivante a lutté
de toutes ses forces contre la glace qui se formait chaque nuit. Chaque
jour le même combat, la vivacité de leau détruisant
luvre que la glace avait élaboré durant la
nuit. Avec laide des températures négatives, cette
glace a acquis en puissance essayant de semparer de tout le territoire
et dans une dernière tentative, leau, de toute la force
de son courant, a réussi à se soulever, boursouflant les
plaques qui lemprisonnaient. En témoigne les cratères
au milieu de la chaddar ainsi que les mouvements figés dans la
glace.
De la glace à perte de vue, aussi loin que notre regard puisse
voir. Cette paroi rocheuse qui nous entoure finit par être oppressante.
Cela fait des heures que nous marchons, le regard accroché à
la glace qui précède le prochain pas, attentives au moindre
changement de surface. Pas moyen de profiter du paysage sans risquer
une belle chute. Il fait froid, le vent se lève et nous mord
le visage, notre haleine se cristallise en givre sur nos écharpes
et nos bonnets ; nos doigts en mouvement perpétuel pour éviter
de se refroidir. La glace soudain se rompt sous nos pieds, les milliers
de particules que forment la surface se brisant net sous le poids de
notre corps. Lunivers qui nous attend 15 ou 30 cm plus bas sous
la deuxième couche est à chaque fois différent.
Cela peut-être une surface bien dure sur lequel le pied accroche
ou de leau dégelée bien froide. Cest alors
sauve qui peut vers les rochers les plus proches. La résonance
sourde du fleuve opprimé sous les amas de glace nous rappelle
que nous sommes les hôtes dun fleuve tumultueux, providentiellement
dompté par la rigueur de lhiver.
Nous marchons parfois les uns à côté des autres
; le plus souvent les uns derrière les autres, attentifs à
lendroit où celui qui nous précède met ses
pieds et aux conséquences sur son équilibre. Que de fois
nous navons pas regardé les bottes de Mémé
Lama se soulever en cadence régulière, le pied légèrement
tourné vers lextérieur pour mieux assurer léquilibre
de son lourd chargement !
Depuis trois jours, les gorges de la chaddar nous enserrent entre leurs
parois rocheuses. Notre regard partagé entre lenvie de
se perdre dans limmensité des roches striées qui
nous entourent et la nécessité dêtre attentif
aux particularités du terrain peu commun que nous foulons. Nos
porteurs ploient sous leur charge et adoptent la démarche des
pingouins sur la banquise, tout en gardant un pas léger, réceptifs
à la friabilité de la glace, ils adaptent leur cadence
aux caprices du fleuve.
Des lézardes, des boursouflures, des lignes de rupture strient
le cristal blanc que nous foulons, brisons, écaillons, sans trêve
jusquau coucher du soleil. Dans lunivers minéral
des gorges, lombre et la lumière prennent possession de
lespace. Une force invisible semble vouloir propulser les montagnes
vers le ciel. Des milliards de stries obliques lézardes la roche
qui prend des allures de feuilletés ou même, donne limpression
que des livres géants ont été renversés
du ciel et se sont affaissés sous le poids des siècles.
Nous autres, si petits, si frêles, petits points noirs, titubons,
maladroits à leurs pieds.
Obstacle inattendu dans notre progression, un petit monticule de glace
dune hauteur ne dépassant pas deux mètres. Cette
ridicule excroissance nous arrête net ! Impossible de la contourner
sans finir dans les eaux glacées de la Zanscar. Partir à
lassaut de la glace demande beaucoup de stratégie, les
tentatives pour grimper la pente échouent lamentablement. Cest
alors que Mémé Lama retrousse ses manches, plonge ses
mains dans leau pour en ressortir une grosse pierre et, de toutes
ses forces tape contre la glace pour labîmer. Après
chaque coup, la pierre glisse sur la pente verglacée. A force
de persévérance, un trou est esquissé pour la pointe
du pied. Rabguez, parvenu au sommet du monticule se colle contre la
paroi pour mieux appréhender les sacs que nous lui passons. La
technique consiste à immobiliser les pieds de Mémé
Lama afin quil puisse de toute sa hauteur et surtout de tout son
poids, hisser les sacs.
Au fur et à mesure de notre avancée, les groupes descendant
la chaddar sont de plus en plus nombreux : des enfants montent sur Leh,
à temps pour la rentrée des classes qui ne va pas tarder.
Ils sont de plus en plus nombreux, leurs études sponsorisées
par des occidentaux, à quitter la vallée avec lambition
de faire des études supérieures. Les écoles du
Zanscar, en effet, ne leur permettent pas dachever le cycle de
leur scolarité. Nous nous demandons en les voyant si, une fois
adultes, ils souhaiteront revenir dans leur village dorigine,
en marge des autres vallées ? Quel est lavenir de ces 10
000 habitants du Zanscar ? Le Laddack et lInde ont tellement à
leur offrir dun point de vue matériel, pourquoi sentêter
à vivre comme leurs parents ?
Les nuits se ressemblent, chaque jour une nouvelle grotte. Bien au chaud
dans notre duvet, enveloppées dans notre drap polaire, nous frissonnons
à lidée de nous lever, retardant linstant
de la décision jusquau moment ou léchéance
du thé chaud ne permet plus de reculer. Commence alors le savant
démontage : plier, dégonfler, rouler, chacun des acteurs
de la nuit dans sa housse respective. A peine le temps de tout emballer,
le curry de nouilles est prêt, avalé en toute hâte
par nos guides qui auront besoin dénergie. Ils nont
de cesse de nous resservir et, si lon ny prend garde, nous
écopons dun deuxième bol. Le froid déchargeant
les batteries, je suis obligée de dormir avec des dizaines de
piles plus le sabot de mon appareil photo. Cela me demande beaucoup
de rigueur car la tentation de ne pas le faire le soir est grande :
engoncée dans un sarcophage, je nai alors plus le loisir
de bouger durant la nuit.
Chaque jour la chaddar nous réserve de nouvelles surprises. Ce
matin cest un passage de glace étroit qui a par magie survécu
entre la paroi et la rivière. Je mempresse de sortir mon
appareil photo pour immortaliser en contre jour Rabguez avançant
pas à pas, le corps plaqué contre la roche. Mengager
est une autre paire de manche, avec la protubérance de mon sac
photo, léquilibre de mon corps est attiré vers la
rivière. Sans complexe, je me mets à quatre pattes, rampant
sur la glace bien lisse. Ce nest pas aujourdhui que je tomberai
!
Sable mou dans lesquels les pieds senfoncent, roche lisse sur
lesquelles les chaussures glissent, galets peu stables qui font vaciller
léquilibre : que de pièges à éviter.
Lunivers autour de la chaddar nest pas de tout repos. Notre
préférence est marquée pour la glace, mais lorsque
nos pieds, brisant une fine pellicule de glace senfoncent jusquaux
mollets dans un fracas de verre brisé, il nous faut nous rendre
à lévidence du choix de continuer sur les rochers.
Les montagnes qui nous environnent en cette cinquième journée
se font moins hautes ; nous sortons du canyon, nous avons vaincu la
chaddar. Une dernière traversée sur la glace avant demprunter
définitivement les chemins rocailleux. Deux jours de marche nous
séparent encore de Pipiting. Interminable chemin, les lignes
dhorizon nen finissent pas de disparaître derrière
dautres lignes dhorizon.
Les villages de Zangla et de Tongde reçoivent notre visite. Les
premières maisons du Zanscar, le premier accueil dans des familles,
toujours accompagnées de nos guides. Mais comme si lessentiel
était ailleurs, comme si ce voyage ne commencerait réellement
que le jour où nous partirions toutes les deux à la découverte
des différents villages, nous avons hâtes darriver
à Pipiting, dernière épopée de la chaddar.
Arrivée dans la vallée de Padum
Pipiting et sa colline chapeautée dun monastère
facilement reconnaissable au sein de cette vallée plate entourée
de pics enneigés. Cest chez Dolma Lamo, infirmière
à lhôpital de Padum que nous avons souhaitées
nous installer. Nullement surprise, elle met à notre disposition
une chambre pour la durée de notre séjour au Zanscar.
Son accueil chaleureux a été une perspective réconfortante
pour chacun de nos retour sur Pipiting. Un univers où les règles
de lhygiène sont pris en compte, une chambre où
notre espace vitale est respecté sans être lobjet
dune curiosité intense et usante, des soirées où
un minimum de conversation en anglais peut-être échangé
(car nos progrès en laddhaki sont malheureusement limités)
et, surtout, la possibilité de se laver en demandant un peu deau
chaude.
Quelques jours de repos pour simprégner de la vallée
et de ses habitants. Lunique route qui permet de sortir du Zanscar
est enfouie sous la neige. Le col de la Pensi La avec ses 4400 mètres
contribue à isoler ses habitants du reste du monde. Nous en prenons
conscience à Padum où la plus part des échoppes
sont fermées, lhôpital transféré dans
une petite annexe en raison du froid, lécole désertée
par les enfants en vacances jusquen mars. La vie est réduite
a sa plus simple expression.
Lhôpital où travaille Dolma est une simple pièce,
les médicaments dont elle disposent sont limités. Chez
elle, le matin, des patients narrêtent pas de la solliciter
pour un mal de tête, une blessure ouverte à recoudre, une
plaie infectée
Sur simple demande dun zanscarpa,
elle se rend dans les villages voisins y compris en pleine nuit. Aujourdhui,
elle ne compte plus ni les accouchements ni les personnes que son intervention
a sauvé. Le manque de moyen médicaux crédite laction
de lassociation des amchis : plus de personne formées aux
soins médicaux.
La fête annuelle de la gompa de Phuktal, au fond de la vallée,
dont on nous avait déjà parlé à Leh se confirme
; il est temps de se mettre en route. Ayant décidées de
partir toutes les deux, nous étalons devant nous la carte et
rêvons sur les villages que nous allons traverser. Partir sans
guide cest faire un choix draconien sur les affaires à
emporter. Quand il sagit de porter, beaucoup de nos affaires deviennent
superficielles. car justement le portage de nos sacs à dos minimum
soit-il, nous limite dans la vitesse de nos déplacements.
Un hiver au Zanscar
Un jour laiteux se lève, la neige a tapissé les sentiers
durant la nuit. Faisant la sourde oreille aux mises en garde de Dolma
qui appréhende éboulements et avalanches, nous nous mettons
en route. Nous éloignant de Padum, la vallée devant nous
se resserre et notre gorge avec : le brouillard a gommé lhorizon,
nulle emprunte de pas pour nous guider. Il nous semble marcher depuis
des heures, la goncha imprégnée de la neige qui ne finit
pas de tomber. Notre imagination se peuple davalanches, de glissements
de terrain et de plaques de glace infranchissables. Le soleil fait semblant
dapparaître en agitant un étendard de ciel bleu,
aussitôt reconquit par le brouillard. La silhouette grave dun
monastère se dresse au loin sur son promontoire. La gompa est
entourée de murs qui semblent la protéger des éléments
extérieurs. Un ensemble de chortens, puissamment érigés
vers le ciel, à la base solidement encrée dans la terre,
nous incite à gravir létroit sentier qui serpente
le long de ses murailles. Un long corridor supporté par des poutres
en bois permet daccéder au coeur de lédifice
: une cour intérieur abritant e lourdes portes rouges aux serrures
usées par le temps et, dont les murs, truffés de fenêtres,
sont orientées vers la lumière. Des moinillons nous accueillent.
Isolées dans une vaste pièce où la froideur commence
à sinstaller, notre soulagement est grand lorsquils
nous proposent de les rejoindre dans la cuisine où ronronne un
foyer.
Plus loin dans la vallée, lorsque le chemin carrossable devient
sentier, il nous semble plus que jamais voyager hors du temps. Le fin
saupoudrage de neige qui tapisse les vallées se densifie jusquau
blanc absolu sur les plus hautes cimes ; le ciel lui-même en est
baigné. On ne distingue que la roche et sa caligraphie minérale
dont la neige souligne la moindre irisure.
Nous marchons dans ce défilé que la modeste dimension
du sentier rend encore plus grandiose. Les rencontres providentielles,
notre seule chance de ne pas nous égarer sur les sentiers empruntés
par les troupeaux de chèvres.
La chaddar après le village de Raru est de nouveau praticable.
Un épais carcan de glace masque les eaux tumultueuses qui apparaissent
parfois au détour dune vallée plus ensoleillée.
Nous calquons consciencieusement nos pas aux empruntes de ceux qui nous
ont précédé. Dans le défilé, la succession
de pans de montagne a des allures de collages. Chacun a son caractère,
sa facture, sa couleur propre et toujours au plus loin, au plus haut,
une cime diaphane fusionne avec le ciel.
Tout au long de celle-ci, des chapelets dhommes et de femmes acheminent
des troncs darbre vers les villages riverains en amont du fleuve.
Ces poutres, principales charpentes destinées à la construction
des maisons, auront attendues lopportunité de lhiver
et son pouvoir de métamorphoser les fleuves fougueux en paisibles
voies piétonnes pour rejoindre leur destination définitive.
Tirés à dos dhommes à laide dun
savant laçage, ces troncs qui ont été transporté
au Zanscar par les camions qui relient les zanscarpas au monde extérieur
durant lété, proviennent de la province Jammu-Cachemire,
terre des plus fertiles, véritable grenier à grains de
lInde.
Lorsque la brise se lève, lorsque le froid se fait intense nous
recherchons la douceur dun foyer : un instant de vie partagé,
une tasse de thé chaleureuse. Les zanscarpas, hélés
sur leurs toits, nous accueillent avec le sourire. Lentrée
dans leurs maisons est toujours labyrinthique : la porte souvre
sur une obscurité totale. Apparaît souvent un enfant pour
nous guider à lintérieur à travers de sombres
et étroits passages où lon marche courbées.
Nous avançons à tâtons, frôlant lhaleine
dinvisibles animaux dissimulés dans le noir absolu. Un
escalier de guingois en pierres pour nous guider au premier étage.
Nous nous cognons immanquablement la tête avant de pousser finalement
une dernière porte qui souvre sur lunique pièce
habitée.
Nous progressons dans la vallée, cheminant de villages en villages.
Parfois des grappes de maisons serrées les une contre les autres
et dominées par la gompa dont elles dépendent ou une ou
deux maisons isolées, entourées de champs dorge
qui nattendent que le dégel de la terre pour être
de nouveau travaillés. Chaque soir, une petite appréhension
lorsque vient le moment de se coucher car les foyers disposant dune
pièce où nous loger ne sont pas nombreux et, cest
bien souvent, qui avec les femmes dans la cuisine, les enfants dans
une pièce vide ou un grand-père psalmodiant des prières
toute la nuit que nous dormons. Et cest toujours sous les yeux
ébahis que nous installons notre matériel de couchage.
La notion de vie privée, dintimité, chez eux, qui
dorment tous dans le même espace, nexiste pas.
Bientôt une semaine depuis notre départ de Pipiting. Nous
avons hâtes darriver à Phuktal et dy faire
halte. Une certaine effervescence règne autour des préparatifs
du gustor, fête religieuse qui se déroule une fois par
an. Le village de Surle cette année prépare le spectacle
qui se tient traditionnellement le soir, en marge du monastère.
Autour des répétitions le chang coule à flot. Les
femmes se coiffent de leur pérac, parure ornée de turquoises
et de cornaline quelles ont réalisées pour leur
mariage. Sous les effets de lalcool, elles se bousculent les une
les autres afin que je les prenne en photo dans un joyeux brouhaha.
Le gustor de Phuktal
Un peu lassées de cet environnement de gorges encaissées,
nos yeux nen sont que plus éblouis lorsque dans un évasement,
Phuktal apparaît, baigné de lumière. Une enfilade
de chortens blancs meringués ponctue notre progression jusquaux
falaises modelées aux formes étranges où se niche
le monastère. Autour de la sombre cavité qui abrite la
gompa sagglutinent dinnombrables petites cellules de moines
toutes blanches. De loin, cela ressemble a autant de petits sucres superposés
les uns aux autres, agrippés comme ils peuvent au hasard des
aspérités de la roche. Tout en haut, comme sil puisait
sa force de lénergie du monastère, veille un vieux
cèdre solitaire.
La verticalité du site se fait ressentir dans nos jambes. Des
marches de géant, irrégulières et éreintantes
sont le passage quil nous faut emprunter, où que nous allions.
Sur une vaste terrasse abritée du vent, assis en tailleur, côte
à côte, une trentaine de moines prient, un bol en bois
posé devant chacun dentre eux. Nous arrivons à point.
A peine le temps de sortir nos gamelles et les voilà remplies
dénormes louches de riz pâteux à la viande
et aux abricots. La nourriture coule à flots. Au fin fond du
Zanscar, cela nous surprend. Doù viennent ces énormes
blocs de beurre que lon manipule en cuisine ? ces prodigieuses
quantités de riz baignées et tous les morceaux de fromages,
de tsampa que les moines samusent à lancer aux corbeaux
?
La fête à laquelle nous allons assister nous le confirme,
les Zanscarpas, sont religieux dans lâme et, lespoir
de tout bouddhiste est datteindre léveil, de mettre
fin à lenchaînement des réincarnations. Les
moines qui vouent leur vie à la prière sont sur la bonne
voie, et comme nous le dit Sonam, beau-frère de Dolma Lamo, si
les villageois nont pas le temps de sadonner à la
prière toute la journée, ils délèguent les
moines du monastère dont ils dépendent, notamment en leur
apportant de quoi se nourrir. De ce fait, ils sont nombreux durant le
Gustor, à faire des dons, en argent ou en nature.
Les pèlerins arrivent. Lourdement chargés, en file indienne,
ils marchent parfois depuis plusieurs jours. Les moines les accueillent
dans leur cellule, loccasion de grandes retrouvailles. Le monastère
se remplit, les toits sont envahis par des monceaux de bois, lescalier
principal est lobjet de cavalcades des plus jeunes. Chacun musarde,
seul ou par petits groupes, les nouveaux arrivés serrant la main
de ceux quils connaissent.
Rassemblement de femmes le long du grand escalier, bientôt suivi
des pèlerins. Chacun se place où il peut, y compris sur
les toits, jusquà larrivée dune chèvre
et dun yak : la cérémonie du Gustor vient de débuter,
elle sera marquée durant ces deux jours par les prières
des moines qui vont plus particulièrement prier pour la prospérité
des récoltes. Le moment le plus important a lieu le deuxième
jour lorsquune statue de tsampa appelée torma est fracassée
sur le chemin. Cest en grande procession, accompagnée de
cymbales et dinstruments à vent, quelle est portée
par les moines, et escortée par les pèlerins, jusquà
lextérieur du monastère. Cette statue, ornée
dune tête de mort, symbolise la face négative, la
part démoniaque de chacun dentre nous quil faut détruire.
Sa destruction marque la fin des cérémonies.
Bravant le froid et linconfort les zanscarpas sempressent
les deux soirs dassister au spectacle organisé par le village
de Surle. Assis dans la pente, au pied du monastère, ils rient
aux éclats en découvrant la parodie de la vie dun
célèbre moine. Isolés dans leurs villages, préoccupés
principalement de leurs récoltes, ils ont rarement loccasion
de se distraire.
Durant notre séjour, nous nous baladons librement ; la gourmandise
et la curiosité nous ramènent souvent vers la haute et
sombre cavité noircie de suie où lon fait la cuisine.
Deux marmites monumentales y subissent sans trêve la morsure dun
grand feu de bois, régulièrement ré alimenté.
Chaque soir un moine nous accueil dans sa cellule afin de partager son
repas. Les deux seules étrangères, nous sommes lobjet
dune grande curiosité et suçitons beaucoup de fou
rires.
Les moines en prière sur la terrasse, les musiciens dans lobscurité
de la gompa, la perspective du monastère de Phuktal, des portraits
de femmes, les sujets desquisses ne manquent pas pour Ansatu qui
passe de longs moments à peindre, seule dans sa cellule. Malgré
tous ses efforts, laquarelle gèle sur le papier. Se procurer
de leau est en soit un exploit. Mais compulser les croquis réalisés
jusquà présent est a lui seul une source de motivation
pour continuer. Les zanscarpas, habitués aux peintures des monastères,
ont beaucoup de curiosité pour son travail. Voir un sujet regarder
le portrait de sa propre esquisse est souvent un moment plein démotion.
Jusquau fin fond de la vallée
Empruntant le même chemin, les pèlerins quittent le monastère.
Nous les suivons, continuant plus loin dans la vallée. Le faible
enneigement nous encourage à aller au fin fond de la vallée,
jusquà Kargyak, dernier village recensé sur la carte,
lun des plus éloigné de Padum.
Nous hésitons souvent sur le côté de la berge à
emprunter pour rejoindre la prochaine étape. Et si au départ
de Phuktal, ils étaient nombreux à nous accompagner, nous
nous retrouvons seules après une pose thé dans la chaleur
dune cuisine. Au loin, un pont enjambe la Tsarap. Je mattarde
un peu pour prendre des photos et lorsque que je mengage à
mon tour, cest avec dinfinis précautions que javance
sur les pierres plates et les planches de bois posées en équilibre
sur des câbles tendus. Point de main courante, je ne veux pas
finir dans la tchaddar ! Mon seul point de mire, mes chaussures qui
se déplacent. Soulagée davoir presque atteint lautre
rive, un choc dune violence inouï me projette soudainement
en arrière. Le temps de retrouver mes esprits me voilà
allongée sur le pont, une douleur aigu à la tête
qui a heurté une poutre transversale que, dans ma concentration,
je navais pas vue . Jattends quAnsatu vienne à
mon aide. Jattends vainement, la douleur se fait lancinante, je
suis seule au monde.
Partie reconnaître le chemin, Ansatu ne viendra que longtemps
après. Nous rirons de cet épisode quelques jours plus
tard mais que démotions !
La marche continue. Nous nous enfonçons dans cette vallée
plus rude. Le vent glacial nous fait front. Latmosphère
peu à peu chavire de linsouciance frivole à une
profonde austérité hivernale. Les derniers pèlerins
que nous rencontrons séloignent dans leurs habits de fête.
Nous marchons désormais en noir et blanc. Tout nest que
pierres et neige. Cette dernière ralentie notre progression.
Le blizzard siffle dans le crépuscule et nous ramène le
jappement de quelques chiens errants. Désolement poignant. Comme
en apesanteur, à la charnière des temps, nous nous laissons
imprégner par ces relents de Moyen-âge.
La fumée bleue qui danse au-dessus des maisons nous rassure et
nous attire. Sur le point de nous arrêter à Testa, notre
étonnement lorsquun homme nous assure que nous sommes attendues
dans le prochain village. Il sagit de Yangeorg, qui nous avait
repéré à Leh lors de notre arrivée au Laddack.
Lui et sa famille nous réservent un accueil chaleureux, loccasion
de partager leur quotidien.
Leur pièce de vie, la cuisine, est grande. La fenêtre,
unique source de lumière, calfeutrée avec du plastique
pour augmenter la chaleur lhiver. Deux brebis et leurs petits
partagent cet espace ; ils saventurent parfois parmi nous pour
la plus grande joie des enfants qui jouent avec des peluches vivantes.
Comme dans de nombreuses familles, le peyrak est accroché au
mur avec dautres colliers. Lunique meuble est un vaisselier,
des planches de bois superposées, espacées par des bidons
sur lesquelles sont méticuleusement alignés la vaisselle
et les ustensiles de cuisine qui se résument à une cocote
minute, quelques casseroles et un plat en pierre pour la confection
du baba. Le fourneau, seule source de chaleur de la maison est au centre
de la pièce, cest face à lui que nous sommes assises,
la place dhonneur réservée aux invités.
Après une nuit, une de plus où leau gèle
dans nos gourdes (il a fait jusquà 15° C dans
les pièces où lon a dormies), nous sommes tous réunis
autour du poêle central. Malgré lheure matinale et
le froid qui sévit dehors, il règne une grande activité
dans la cuisine. Le premier gurgur thé vient dêtre
baraté avec du beurre et du sel. Quelle que soit lheure
de la journée, il y en a toujours au chaud. Nous devons même
ruser pour que nos bols ne soient pas remplis en permanence.
La femme de Yangeorg sest déjà emparée de
la laine : carder, filer, mettre en pelotes ; comme tous les Zanscarpas
elle est expert dans le maniement de la quenouille. Le fil obtenu, une
fois tissé et teint servira à fabriquer les gonchas, ces
épaisses tuniques bordeaux quils portent en permanence
lhiver. Sa fille, enflammant une branche de genévrier,
la promène dans toutes les pièces de la maison : purification,
chasse aux démons, les habitants du Zanscar, plus quailleurs,
vivent dans la superstition. En témoignent les amulettes portées
par les enfants jusquà lâge de sept ans, les
poutres de la cuisine piquetées de points blancs
Les enfants sont envoyés à la rivière chercher
de leau. Lorsque la chaddar est entièrement gelée,
il leur faut dabord casser la glace avant de remplir leurs bidons.
Ce nest pas eux qui vont se plaindre des températures relativement
clémentes de cet hiver !
La belle-fille pendant ce temps là fait du baba, tsampa cuite
dans de leau jusquà quelle forme une pâte
épaisse. Façonnée en petites boules, elle servira
ce matin de plat de résistance avec une sauce au curry et une
poignée de légumes. La vallée étant dépourvue
de bois, cest avec des bouses de vaches et du crottin de chèvres
quelle alimente régulièrement le feu. Le poêle
dégage une fumée qui sinstalle dans la cuisine.
Combien de fois navons-nous pas finies une soirée les yeux
remplis de larmes ! Rien ne se perd au Zanscar, précieusement
récoltés, les excréments également, serviront
dengrais pour enrichir la terre.
Yangeorg lui non plus na pas perdu son temps. Après avoir
cousu et accroché de nouveaux drapeaux à prières
sur son toit, il a profité de la visite dun cousin pour
trinquer au chang : orge fermenté préparé dans
chaque famille. A peine une gorgée a telle été
avalée que leurs tasses sont de nouveau remplies.
Les heures passent, le chang valse, les femmes saffairent dans
la cuisine ou dans létable. Lorsque la pièce devient
trop sombre, la lampe solaire est allumée. Fournie par le gouvernement
à chaque famille de cette vallée, cette source de lumière
a allongée la durée des longues soirées dhiver.
Terrassé par le chang, le cousin dort sur le tapis tandis que
Yangeorg continue vaillamment, nous incitant à se joindre à
lui, jusquà ce que nous décidions de rejoindre la
pièce où nous dormons.
Les villages senchaînent, nous progressons dans la vallée
jusquau dernier inscrit sur la carte. Kargyak a cette fascination
dêtre le plus éloigné. Le chemin qui y conduit
est rempli de neige. Les traces du chemin ont été effacées
durant la nuit, notre progression est ralentie par des vallons où
nous nous enfonçons jusquaux genoux. Après quelques
heures de marche dans ces conditions, nous sommes séduites par
une étendue plate, enfin une marche facile ! A peine le temps
de formuler cette pensée, Ansatu est littéralement aspirée
dans un trou. La glace vient de rompre sous notre poids. Nous marchions
sans le savoir sur une chaddar ! Le temps de me rendre compte quelle
est dans la rivière, je la rejoins à mon tour, tombant
dun coup, assise dans leau glacée. Le temps de me
relever, jai la vision de leau qui coule dans un tunnel
de glace. Ansatu est déjà ressortie. Je nai alors
quune pensée en tête, lui donner mon Nikon que je
tiens à bout de bras depuis le début. Lui au moins sortira
indemne de cette aventure, ce qui nest pas le cas de la partie
inférieure de mon corps, transformée rapidement en glaçon
et plus particulièrement mes pieds qui baignent dans une eau
glacée. De la glace à hauteur de poitrine, le sac photo
autour des hanches, jai peine à me hisser sur la berge
glacée. La fine pellicule de glace risque à tous moments
de se rompre. La main dAnsatu apparaît, je fais à
mon tour la planche pour sortir de ce trou.
Nous sommes trop près du but pour renoncer. Une heure de marche
nous sépare du dernier village ; une heure pour simprégner
de latmosphère de cette fin daprès-midi dhiver,
ou le soleil, voilé par des nuages, créé une ambiance
de Moyen âge. Une heure de marche en longeant les murs de pierre
à mani et les chortens que nous contournons par la gauche, comme
tous les Zanscarpas, très superstitieux. Il ne faut surtout pas
mécontenter les démons qui nous entourent ! Kargyak apparaît,
les maisons, éparses, solidement installées sur les berges
de la rivière. Est-ce parce que cest le village le plus
éloigné ? le sentiment déloignement na
jamais été aussi grand. Nous le réalisons dautant
plus lorsque nous revenons sur nos pas jusquà Pipiting.
Retour sur Pipiting
La froideur de lhiver est maintenant derrière nous, la
chaddar nétant plus praticable, nous revenons en empruntant
les chemins suspendus, soulagées, lors du passage dun col,
déchapper à létouffement et lenfermement
de la vallée. Les jours rallongent, les après-midi plus
généreuses reculent le moment où lon se réfugie
dans la chaleur de la cuisine.
Cest avec grand plaisir que nous séjournons de nouveau
chez Dolma. Étape reposante où lon se surprend à
ne rien faire, ne plus bouger, ne plus faire son sac, faire un brin
de toilette, enfin.
Le monastère de Karsha, à deux heures de marches. La fête
des thankas nous incite à reprendre la route. Pour cette occasion,
jeun et silence sont de rigueur pour les pèlerins jusquau
moment où deux immenses thankas sont déployées
devant lassemblée, qui attend, pour certain dentre
eux, depuis des heures. Les peyrac sont de sortie ; ils rivalisent de
beauté et de richesse : le nombre de pierres et leur grosseur
indique laisance de celle qui la porte. Escaliers, réserve
de bois, toits et balustrades, la moindre parcelle de terrain a été
investi pour mieux voir les deux bouddhas brodés qui ne sortent
quune fois par an. Prières dans la gompa, offrandes, procession,
les rituels senchaînent. Les gestes des moines captivent
lassistance. Nous sommes dautant plus au cur de cette
fête, que cest un moine, Sonam, chef de discipline du monastère,
qui nous offre lhospitalité dans sa cellule. Initié
à lart de la cuisine occidentale, il sait nous gâter
en faisant plaisir à nos papilles en manque de diversité.
Avec lui, nous découvrons la vie dun moine. Tous ces hommes
nont pas la vocation mais les terres cultivables nétant
pas extensibles, chacun ne peut prétendre fonder une famille.
Dolma Lamo fait partie des sponsors de Karsha, elle est reçue
parmi les hôtes privilégiés qui supportent financièrement
les moines.
Dautres villages, dautres monastères
Nous étalons une dernière fois la carte du Zanscar. Les
villages en direction du col de la Pensi la nont pas encore reçu
notre visite. Dès que nous prenons un peu daltitude en
empruntant les petits sentiers qui sélèvent vers
les montagnes, les maisons nous apparaissent comme autant de petits
esquifs ramassés sur eux-mêmes, flottant dans limmense
plaine. Tous les signes de lactivité des hommes, les chemins
et les champs sont recouverts de neige. A lintérieur des
petits paralepipèdes que forment les maisons, sont engrangés
suffisamment de céréales, et provisions pour la survie
des hommes durant le long hiver. Stockés sur les terrasses, dépais
amoncellements de brindilles, fourrages et bouses séchées
qui permettront de nourrir les bêtes et dalimenter le feu
jusquau retour du printemps.
Ces nouvelles pérégrinations nous conduisent de monastères
en monastères. De cette dernière randonnée, cest
surtout la nonnerie de Tungri dont nous nous souviendrons. Les femmes
moines ne bénéficient pas du même prestige que les
hommes. Moins nombreuses, les lieux où elles vivent sont plus
modestes. Leur gaîté et leur générosité
nous ont donné de lénergie, notamment le jour où
elles nous ont réveillées à 6h00 du matin dans
la salle de prières où nous dormions. Emmitouflées
dans notre duvet pour échapper à lair qui sinfiltrait
au travers des carreaux cassés, quelle na pas été
notre surprise lorsque nous les avons vues débarquer avec du
thé et des galettes. Femmes de tous âges, elles nont
pas la chance de recevoir une éducation comme leurs homologues
hommes.
Sortie des cols par la Jumlam
Les journées se sont succédées, la boucle est bouclée,
il est temps de quitter le Zanscar. Les conditions denneigement
exceptionnellement basses nous permettent demprunter le col de
la Jumlam durant la troisième semaine de Mars. Sonam qui prend
très au sérieux notre sécurité nous a mis
entre les mains de spécialistes de ce chemin. Quatre hommes vont
nous guider à travers les lits de rivière et les cols.
Les achats de nourriture effectués à Padum, nous rejoignons
nos guides à Zangla, point de départ du trek. Prévenus
le matin même, ils sorganisent pour réunir leur équipement,
compléter les provisions des huit prochains jours, répartir
les charges entre eux.
Sitôt prêts, nous nous mettons en route. Nous quittons le
Zanscar. Le chemin emprunte un canal dirrigation pour leau.
Leau justement est une de leurs plus grandes préoccupations
en raison du faible enneigement de ces deux dernières années.
Ils néchappent pas non plus aux dérèglements
de la météorologie mondiale. Sans neige, les glaciers
ne sont plus alimentés, sans eau, les terres ne sont pas irriguées.
Quel avenir pour ces habitants dun autre monde ? Pendant notre
séjour dans la vallée, larmée indienne a
décidé de faire un chemin le long des berges de la Zanscar
et, à terme, une route. Lépopée de la chaddar
sera révolue, les Zanscarpas sortiront de leur isolement. Ce
choix très coûteux est en aucun cas une volonté
de développer léconomie de la vallée mais
une décision stratégique militaire. En raison de léternel
conflit avec le Pakistan qui na jamais accepté le tracé
initial des frontières, lInde cherche à tout prix
un accès hivernal routier jusquau Laddack pour lenvoi
de troupes et de matériel.
En senfonçant dans le canyon étroit, nous tournons
définitivement le dos à la vallée. Un dernier regard
en pensant à ceux que nous quittons, leur hospitalité,
leur générosité. Que de moments partagés
dans leurs cuisines, chacun y mettant de la bonne volonté pour
comprendre lautre. Linstant ou nous étions autorisées
à les aider dans la confection du repas nous permettait de savoir
que nous avions franchies une étape.
Premier camp, première nuit à la belle étoile.
Ravis de cette excursion, nos guides ont transporté deux bouteilles
dalcool maison, véritable tord boyaux qui les met de bonne
humeur. Demain est un grand jour, celui du passage du premier col qui
avoisine les 5000 mètres. Cest le premier pas vers un retour
dans notre monde. Huit ou neuf jours de marche nous séparent
encore du Laddack.
Connaissant parfaitement le terrain, ils savent où sapprovisionner
en bois et faire un feu de camp en un temps record. Une dernière
cola (tsampa mélangée à du thé salé
du beurre et du sucre) pour nous donner lénergie nécessaire
afin daffronter les 1000 mètres de dénivelés
qui nous séparent du col. La pente du chemin en lacets sintensifie
régulièrement, nous avons hâte de dominer, enfin,
notre environnement. Le col sannonce, le froid samplifie,
le vent se lève, mais au moins nous y sommes : tout autour de
nous des sommets enneigés ; aucun repaire visuel, aucune trace
de vie humaine. Seule la présence dun chorten témoigne
du passage de caravanes. Le versant de lautre côté
est plus enneigé, la descente assez raide est suivie dune
traversée en éperon, sur un chemin étroit, à
pic. Il ne faut pas sy attarder. Nous ne nous arrêterons
que lorsque le danger sera passé, plus tard dans laprès-midi
autour dune tasse de thé. La chaddar, de nouveau, étroitement
bouleversée, très belle, le pas glissé se retrouve
instantanément. Louverture dune large vallée
annonce le campement. Pas une seule brindille pour alimenter le feu,
pas plus quil ny a deau. Cest avec beaucoup
de difficultés que nous récoltons des crottins, une maigre
flambée pour un frugal repas. Balayé par le vent, lendroit
est glacial, aucune cavité pour sabriter. Nous nous souviendrons
de cette nuit comme étant lune des plus froide, recroquevillées
derrière un muret en partie détruit. Pas même un
thé le lendemain, il faut marcher deux longues heures avant de
trouver soleil, bois et eau, le paradis.
Ce trek longe les cours deau quil faut traverser en permanence.
Dans le meilleur des cas, il suffit de sauter de pierres en pierres.
Parfois un pont de branchages ou un tronc sur lequel marcher en équilibre.
Mais lorsque les berges sont trop éloignées, pas dautre
solution que de se déchausser, pénétrer dans leau
glacée, traverser en se concentrant pour ne pas glisser, un bâton
dans une main main, les chaussures dans lautre, lappareil
photo autour du cou. Six, sept fois de suite ; ce sont des gelures assurées,
des chaussures et des chaussettes à faire sécher le soir
au-dessus du feu, vive la marche !
Les canyons que nous longeons sont enserrés dans des parois verticales
aux couleurs rouges, ocres et gris bleu. Les roches feuilletées
aux lames verticales se prolongent vers le ciel. Cette élévation
semble vouloir nous sortir de notre isolement.
La tsampa quotidienne a usé mon appareil digestif, je men
rends compte à deux heures du matin en sortant rapidement de
mon duvet, il est temps de rentrer sur Leh. Il faudra être patient
car il ny a rien dautre à manger et un autre col
à 5000 mètres sannonce, le dernier. Labyrinthique
celui-la. Nous nous retournons fréquemment dans notre progression
pour nous assurer que les guides, lourdement chargés, nous suivent.
La vallée de la Markha souvre devant nous : des troupeaux
de chèvres, des maisons habitées, des habitants qui vaquent
à leurs occupations et surtout des arbres. Cela fait si longtemps
que nous nen navons pas vu en nombre ! Véritable
retour à la vie dans un endroit des plus fertiles. Après
deux jours de marche, dont une nuit sous la neige, le village de Chilling
où avait commencé notre trek fin janvier, sannonce.
La rivière Zanscar nous en sépare, et pas de pont à
lhorizon. Une boîte à savon suspendue à un
câble, le long duquel il faut glisser à la force des poignés,
tel est le dernier cadeau que nous réserve ce trek. Cela fait
douze ans que je rêvais de ce moment !
Une dernière marche de trente kilomètres le lendemain
pour rejoindre la route principale. La course pour ne pas manquer le
dernier bus qui rentre sur Leh. La joie davoir accompli notre
projet, le soulagement de rentrer, la nostalgie des familles que nous
avons quittées. Une belle aventure humaine.
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